— Pourquoi la mère de ton mari vit-elle dans la maison de ma fille ?! Elle est sans domicile ? — demanda ma mère d’un ton calme, presque glacial.

Klara se tenait dans la cuisine et regardait en silence des mains étrangères fouiller dans ses bocaux de céréales. Sa belle-mère — Marguerite Dupont — sortit le sarrasin, le fit tourner entre ses doigts, fronça les sourcils et le reposa, comme si elle ne réprimandait pas le produit, mais la maîtresse de maison elle-même.

— C’est quoi, ce sarrasin ? Il devrait être plus clair. Celui-ci est manifestement vieux. Demain, j’en apporterai du bon de chez moi.

Klara serra les poings, mais ne dit rien. Une semaine s’était déjà écoulée depuis le jour où Pierre, sans la regarder dans les yeux, lui avait annoncé que sa mère allait « temporairement » vivre chez eux. Temporairement s’était révélé être un mot très élastique.

Marguerite Dupont arriva avec deux énormes valises et un carton ficelé. À l’intérieur se trouvaient ses oreillers, son plaid et tout un ensemble de casseroles — on ne vient pas ainsi pour quelques jours. On emménage.

*

— Maman, tu avais dit que ce serait juste pour quelques jours, — rappela prudemment Pierre lorsqu’elle commença à déballer ses affaires directement dans le salon.

— Et alors ? Ces quelques jours sont déjà passés. J’ai des travaux. Le voisin a dit que les ouvriers pourraient encore traîner deux bonnes semaines. Je suis censée vivre dans la rue ? — Marguerite déplia le plaid et le jeta sur le canapé. — Klara, tu n’aurais pas des draps un peu mieux ? Ceux-ci sont vraiment trop usés.

Klara ouvrit la bouche, mais Pierre la devança :

— Maman, s’il te plaît. Ils sont très bien.

Marguerite renifla avec mépris et continua à s’installer.

Au bout de trois jours seulement, l’appartement était méconnaissable. Les produits de beauté de Klara disparurent de l’étagère de la salle de bains pour se retrouver sous le lavabo — « c’est plus logique ». Les livres de la bibliothèque furent empilés dans un coin — « pour qu’ils ne prennent pas la poussière ». Et le vase préféré de Klara, rapporté d’Italie, disparut dans une armoire — « pour éviter qu’il ne se casse ».

*

Chaque soir, Klara se rendait compte qu’elle ne rentrait plus chez elle.

— Pierre, parle-lui, — le supplia-t-elle un soir, lorsqu’ils se retrouvèrent seuls dans la chambre.

— Lui parler de quoi ? — répondit-il d’une voix fatiguée. — Elle veut aider.

— Aider ? Je ne trouve plus mes affaires ! Je vis comme une invitée dans mon propre appartement !

— Tiens bon. Les travaux finiront bientôt.

Klara le regarda attentivement.

— Et s’ils ne finissent pas ? — demanda-t-elle doucement. — Qu’est-ce qu’on fait alors ?

Pierre s’assit sur le bord du lit, fixa le sol et passa lentement la main sur son visage.

— Eh bien… on avisera, — dit-il enfin.

Ces mots résonnèrent pour Klara plus violemment qu’un cri.

Son téléphone vibra dans sa main. Un message de sa mère :

« J’arrive demain. Nous devons parler sérieusement. »

Klara leva les yeux vers Pierre.
Et à cet instant, elle comprit :
demain, dans cette maison, tout peut s’effondrer — ou enfin se remettre à sa place.

*

Le lendemain, Klara rentra du travail plus tôt que d’habitude. Elle espérait trouver le calme, mais dès qu’elle ouvrit la porte, elle sut qu’elle s’était trompée.

L’appartement était envahi par une lourde odeur de chou bouilli. Dans la cuisine, Marguerite Dupont remuait énergiquement quelque chose dans une casserole, tandis qu’un cahier ouvert reposait sur la table.

— Tu rentres tôt, — dit-elle sans se retourner. — J’ai fait une liste de courses. Parce que votre alimentation est un peu… chaotique.

Klara s’approcha. Dans le cahier, d’une écriture soignée, on pouvait lire :

Supprimer les sucreries.
Remplacer le café par de la chicorée.
Uniquement de la margarine végétale.
Ranger correctement la vaisselle.

— Qu’est-ce que c’est ? — demanda Klara.

*

— Un plan, — répondit calmement Marguerite. — Il faut de l’ordre dans une maison. Tu es jeune, tu as encore beaucoup à apprendre.

Klara inspira profondément.

Dans ma maison, — dit-elle distinctement. — C’est ma maison.

Marguerite esquissa un sourire moqueur :

— La maison de la famille de mon fils. Donc aussi la mienne.

Le soir, Klara appela sa mère. Sans larmes, sans hystérie. Elle raconta simplement les faits. Sa mère écouta en silence.

— J’arriverai demain, — dit-elle finalement. — Nous parlerons simplement.

Marguerite apprit la visite au dîner.

— Elle vient me contrôler ? — demanda-t-elle avec sarcasme.

— Ma mère a le droit de venir me rendre visite, — répondit calmement Klara.

*

Le lendemain, la cuisine devint un champ de bataille. Deux femmes étaient assises face à face. La mère de Klara — droite, calme. Marguerite — tendue, sur la défensive.

— Je vais poser la question directement, — dit la mère de Klara. — Pourquoi vivez-vous dans la maison de ma fille ?

— J’ai des travaux, — répondit sèchement Marguerite.

— Avez-vous des documents ? Des délais ? — demanda-t-elle sur le même ton égal.

Marguerite hésita.

— Les ouvriers ont pris du retard…

— Dans ce cas, fixons des dates, — acquiesça la mère. — Ma fille n’est pas un hôtel.

— Comment osez-vous ! Je suis sa mère ! — s’emporta Marguerite.

— Et moi, je suis la mère d’une femme que vous poussez hors de sa propre maison, — répondit-elle calmement.

Pierre était assis à côté, la tête baissée. Puis il releva les yeux.

— Maman… ça suffit.

*

Marguerite regarda son fils longuement, lourdement, puis se leva lentement.

— J’ai compris. Je ne suis pas la bienvenue ici.

Elle partit le lendemain. Avec les mêmes valises. Le même plaid. Mais sans l’assurance d’autrefois.

Klara recommença à remettre les choses à leur place : elle posa le vase, rangea les livres, sortit ses produits de beauté. La maison redevenait la sienne.

— Pardon, — dit doucement Pierre. — J’aurais dû te défendre plus tôt.

Klara hocha la tête. Tout ne guérit pas immédiatement.
Mais les limites avaient été posées.

Et parfois, c’est précisément à partir des limites que commence une vraie famille.