— Ma sœur attend un enfant, donc ton bureau devient maintenant une chambre d’enfant ! Et toi, Lydia, tu es complètement sans cœur ! — déclara son mari en ouvrant la porte à la volée et en faisant entrer sa sœur dans MON appartement.
*
Lydia rentrait tard — comme d’habitude. Le travail l’avait de nouveau submergée : une cliente avait encore changé de couleur de cheveux et décidé soudain que l’intérieur devait désormais s’accorder avec cette nouvelle teinte. Absurde, bien sûr, mais ce genre de caprices était bien payé, et Lydia ne s’autorisa qu’un seul soupir — dans le tramway, lorsqu’une passagère fit tomber un sac d’oignons et la heurta du coude.
Chez elle, tout devait être calme — sentir la propreté et le café du matin qu’elle préparait elle-même.
Cet appartement était sa fierté. Trois pièces, de hauts plafonds, un couloir spacieux, un balcon — une rareté pour son âge. Elle l’avait acheté seule, avant même le mariage. Pendant que ses amies économisaient pour des canapés et des armoires, Lydia travaillait la nuit, comptait chaque centime et, à trente ans, avait accompli l’impossible. C’est pourquoi elle répétait toujours avec un léger sourire : « Ma forteresse ».
Elle glissa la clé dans la serrure, mais au lieu du silence, elle entendit un rire féminin. Clair, léger, irritant — comme une cuillère frappant une casserole.
Dans l’entrée, il y avait deux paires de pantoufles. Les premières — celles de son mari, usées, à la semelle râpée. Les secondes — roses, avec des oreilles en fourrure.
— Lydia, salut ! — Marie, la sœur de son mari, surgit de la cuisine. En débardeur trop large, pieds nus, les cheveux attachés à la va-vite, une main posée sur son ventre arrondi. — Je suis venue chez vous !
Lydia se figea, comme si on venait de lui jeter de l’eau glacée dessus.
*
— Chez nous ? — demanda-t-elle lentement en retirant son manteau. — Et d’où viennent les clés ?
— Quelles clés ? — gloussa Marie. — Victor m’a ouverte. Voyons, ne fais pas comme si j’étais une étrangère.
Lydia entra dans la cuisine. À table était assise sa belle-mère — madame Laurent, les lèvres éternellement pincées, comme si le mécontentement faisait partie de son visage. Sur la table : des feuilletés du magasin et un bocal de cornichons.
— Oh, la maîtresse de maison est rentrée, — dit-elle d’un ton traînant. — On s’est assises, on a discuté. Tu n’es quand même pas contre le fait que Marie vive un peu chez vous ?
— Un peu, c’est combien de temps ? — la voix de Lydia trembla malgré elle.
— Jusqu’à l’accouchement, — répondit calmement madame Laurent. — Ton appartement est grand, vous n’avez pas d’enfants, autant que le futur neveu ait de la place.
L’air sembla devenir lourd.
— Maman, ne commence pas, — tenta Victor avec un sourire forcé. — Lyd, comprends, c’est difficile pour Marie, elle a été abandonnée.
— Pas “abandonnée”, — sanglota Marie. — C’est juste que… ce n’est pas son enfant. Ça arrive.
Lydia inspira profondément. Ses mains tremblaient.
— Victor, et ça ne t’a même pas traversé l’esprit de m’en parler ?
*
— Qu’est-ce qu’il y avait à discuter ? — haussa-t-il les épaules. — C’est ma sœur, elle n’a nulle part où aller.
— Je te rappelle que cet appartement est à moi, — dit Lydia lentement.
Madame Laurent releva aussitôt le menton :
— Encore ton “à moi, à moi”. Où est ton cœur ? Il serait temps que tu fasses des enfants au lieu de penser à des murs.
Un silence métallique s’installa.
— Ne mélangez pas tout, — répondit Lydia sèchement. — Décider d’avoir des enfants ou non est mon affaire. Tout comme cet appartement.
Marie posa sa main sur son ventre, les yeux pleins de larmes :
— Lyd, pourquoi tu es comme ça ? Tu n’as vraiment aucune pitié ?
— Je n’ai qu’un seul regret, — Lydia regarda son mari. — C’est que tu n’aies même pas jugé nécessaire de me parler.
Victor détourna le regard.
— Égoïsme pur ! Femme sans cœur ! — cria madame Laurent.
Lydia regarda le sac de Marie, d’où dépassaient déjà des vêtements pour bébé.
— Vous ne restez pas aujourd’hui, — dit-elle calmement. — Demain, on parlera posément.
— Tu es folle !
— Non, — répondit Lydia. — Je refuse simplement de transformer ma maison en entrepôt de problèmes чужих.
La soirée se termina non par une réconciliation, mais par une rupture glaciale.
*
Le matin, Lydia fut réveillée par le bruit de la vaisselle.
Pas le tintement habituel et discret, mais un fracas agaçant.
Elle sortit dans le couloir — et se figea.
Marie se tenait devant la cuisinière — dans le peignoir de Lydia. Celui avec la ceinture cousue à la main. Elle faisait frire des œufs en fredonnant joyeusement :
— Victor, viens vite, tant que c’est chaud !
Son mari apparut en pantalon de survêtement, encore endormi mais satisfait.
— Mmm, ça sent bon ! Lyd, imagine, ma sœur nous prépare le petit-déjeuner.
Lydia s’assit en silence à table.
— Pourquoi tu fais cette tête ? — sourit Marie. — J’ai un peu rangé tes placards. Tout était si triste. J’ai ajouté mes bocaux, mes vitamines. Ça ne te dérange pas, hein ?
Lydia regarda l’étagère.
Là où se trouvaient ses épices, se dressaient maintenant des contenants étrangers.
*
— Non, — dit-elle doucement. — Mais ne touche plus à mes affaires.
Marie leva les yeux au ciel :
— Oh, pourquoi tu es si tendue ? Je suis comme chez moi…
Cette phrase déclencha quelque chose en Lydia.
— “Comme chez toi”, c’est quand on demande la permission, — répondit-elle calmement. — Pas quand on efface la propriétaire de son propre espace.
— Les femmes enceintes ne doivent pas s’énerver, — ricana Marie.
— Alors tu devrais passer moins de temps ici, — répliqua Lydia.
Victor fronça les sourcils :
— Tu recommences ? On avait dit qu’on en parlerait calmement.
— Non, Victor, — le regarda-t-elle droit dans les yeux. — Nous n’avons rien convenu. Tu as simplement décidé à ma place.
— On ne va quand même pas mettre une femme enceinte à la rue !
— Mais l’installer ici sans mon accord, c’est normal ?
La voix de Lydia trembla, mais elle ne détourna pas les yeux.
— Une seule fois, tu m’as demandé ce que moi je voulais ?
Marie soupira théâtralement :
— Tu vois, je te l’avais dit, elle me déteste.
— Je ne te déteste pas, — répondit Lydia sèchement. — Je déteste qu’on m’efface.
*
Un silence pesant s’abattit sur la pièce.
Seule l’horloge comptait les secondes.
Lydia entra dans la chambre et ouvrit l’armoire.
Ses vêtements soigneusement pliés avaient été déplacés. Les étagères étaient occupées par des couvertures pour bébé et des sacs marqués « baby ».
Elle referma l’armoire. Lentement.
Puis revint dans la cuisine.
— Tu as pris ma chambre.
— Le canapé me fait mal au dos, — haussa les épaules Marie. — Essaie de comprendre.
— C’est temporaire, — intervint Victor.
Lydia sourit brièvement. Durement.
— Le pire, c’est que tu y crois vraiment.
Elle sortit un dossier de son sac et le posa sur la table.
— Voici l’acte de propriété. L’appartement est à mon nom. Acheté avant le mariage.
Un silence.
— Et voici la demande de divorce. Je l’ai remplie cette nuit.
Marie pâlit :
— Tu… tu es sérieuse ? À cause de moi ?
*
— Non, — répondit Lydia calmement. — À cause de moi-même.
Victor resta sans voix.
— Vous avez une heure, — dit Lydia. — Pour faire vos affaires et partir. Je ne vous chasse pas — je reprends mon espace.
— Maman ne te le pardonnera pas ! — cria Marie.
— Qu’elle essaie, — répondit Lydia. — Je n’ai plus peur.
Une heure plus tard, la porte se referma.
— Tu le regretteras, — lança Victor.
Lydia le regarda sans colère, sans larmes.
— Je regrette seulement de ne pas l’avoir fait plus tôt.
Le silence revint. Un vrai silence.
Lydia ouvrit les fenêtres, respira profondément et se regarda dans le miroir.
— Ma forteresse, — murmura-t-elle. — Et cette fois, vraiment la mienne.