— Je te donnerai cent mille si tu quittes mon fils pour toujours, dit Marguerite, en tendant l’enveloppe avec l’argent aussi calmement que s’il s’était agi d’acheter un nouveau sac, et non de détruire une vie.

— J’ai investi notre argent dans les cryptomonnaies sur le conseil de maman, et maintenant nous avons tout perdu, dit Gaspard, les yeux baissés.

Claire se tenait au milieu de la cuisine, une casserole à la main. L’eau continuait de bouillir sur la plaque, débordait en mousse blanche, sifflait et éclaboussait, mais elle ne bougeait pas. Les paroles de son mari restèrent suspendues dans l’air — lourdes, poisseuses, comme une toile d’araignée dont on comprend soudain qu’on ne pourra pas se libérer.

— Qu’est-ce que tu viens de dire ? demanda-t-elle à voix basse.

Gaspard leva les yeux. Son visage était gris, émacié, marqué par l’insomnie et la peur. Il ressemblait à quelqu’un qui revenait d’un endroit où l’on brise les gens morceau par morceau — sans cris, sans sang, mais à jamais.

*

— Quatre cent cinquante mille pour l’appartement. Maman a dit que son ami était un grand investisseur. Qu’il avait des informations précises sur une nouvelle monnaie. Que c’était un gain garanti à cent pour cent. J’ai… j’ai cru.

Claire posa lentement la casserole sur la table. L’eau se répandit, brûlant ses doigts, mais elle ne ressentit aucune douleur. Dans sa tête, il n’y avait qu’un bourdonnement vide.

— Tu as investi l’argent destiné à notre appartement dans les cryptomonnaies ? dit-elle, détachant chaque mot. — Sur le conseil de ta mère ?

— Maman voulait bien faire…

Elle s’assit.
Quatre cent cinquante mille.
Cinq ans de vie.
Cinq ans d’économies, de renoncements et d’espoir.

— Quand ?

— Il y a deux semaines.

— Et pourquoi tu ne me le dis que maintenant ?

— Maman a dit qu’il ne fallait pas t’inquiéter trop tôt…

Toujours maman.

Marguerite.
La belle-mère.

*

La femme qui, dès le premier jour du mariage, avait partagé Gaspard en deux parts inégales : la plus grande pour elle, la plus petite pour sa femme.

— Où est l’argent maintenant ?

— Nulle part. La plateforme est bloquée. Les escrocs ont disparu.

— Ta mère parle beaucoup, dit Claire, une colère glaciale montant en elle. — Et tu l’écoutes toujours. Même quand il s’agit de notre vie.

— Ne commence pas !

— Tu as transféré quatre cent cinquante mille à un inconnu. Parce que ta mère te l’a dit.

— J’ai confiance en maman.

Claire le regarda vraiment. Et elle vit un adulte-enfant qui n’avait jamais coupé le cordon.

— Je vais voir ta mère.

Marguerite l’attendait. L’appartement était cher, parfaitement agencé, disant une seule chose : moi, je suis quelqu’un — vous, non.

— Les jeunes économiseront encore, dit-elle calmement.

— Cinq ans, Marguerite !

— Je voulais aider à gagner de l’argent.

— Vous ne voulez pas que nous achetions un appartement, dit Claire doucement. — Parce qu’alors Gaspard serait mon mari, et non plus seulement votre fils.

— Sors de chez moi, siffla Marguerite. — Tu es un parasite.

Le soir, Gaspard rentra ivre.

*

— Maman a dit que tu l’avais insultée.

— J’ai dit la vérité.

— Tais-toi ! Tu n’as absolument personne !

Claire fit sa valise.

— Je pars.

Une semaine passa.

Le huitième jour, le téléphone sonna.

— Claire, dit la voix glaciale de Marguerite. — Nous devons nous voir. J’ai une proposition.

Au café, la belle-mère était assise comme une reine.

— Je veux que tu quittes Gaspard. Je te donnerai cent mille. Tu signeras les papiers et tu disparaîtras.

— Quel patrimoine ? sourit amèrement Claire.

— Il y en aura un. Je lui achèterai un appartement. Mais sans toi.

Claire la regarda attentivement.

— Et il est au courant ?

*

— Et il est au courant ? demanda Claire sans détourner le regard.

Marguerite esquissa un sourire bref, satisfait.

— Il sait que je veux l’aider. Le reste n’est que détail. Gaspard m’a toujours fait confiance.

À cet instant, quelque chose se verrouilla définitivement en Claire. Pas de douleur. Pas de colère. De la clarté.

— Donc vous avez décidé de lui acheter un appartement après l’avoir aidé à perdre le nôtre.

— Je corrige une erreur. À mes conditions.

— C’est cela que vous appelez de la sollicitude ?

— J’appelle cela l’amour maternel.

Claire se leva.

— Merci pour la proposition. Mais l’argent ne m’intéresse pas.

— Cent mille, c’est un bon départ, dit Marguerite avec irritation.

— Ma nouvelle vie n’est pas à vendre.

Le soir même, Claire revint à l’appartement. Gaspard était assis dans la cuisine.

— Maman a dit que tu avais refusé.

— Oui.

— Tu aurais pu recommencer à zéro.

— Et je recommence. Sans humiliation.

*

— Elle m’achètera un appartement… si tu pars pour toujours.

— Je suis partie le jour où tu l’as choisie.

— Je réparerai tout…

Claire le regarda calmement.

— J’ai déposé une demande de divorce.

Il ne la retint pas.

Un mois plus tard, Claire vivait dans un appartement loué, travaillait davantage, était plus fatiguée — mais pour la première fois, elle respirait librement.

Gaspard emménagea dans l’appartement acheté par Marguerite. Elle contrôlait tout. Il était de nouveau son fils. Obéissant. Seul.

Parfois, il écrivait. De plus en plus rarement.

Un jour, Claire aperçut son reflet dans la vitrine du métro. Fatiguée. Mais libre.

Elle comprit alors : cette histoire ne s’était pas terminée par la perte de l’argent ni par le divorce.

Elle s’était terminée au moment où elle avait refusé de se vendre pour cent mille.

Et c’était son premier investissement réellement réussi.