— Encore ton frère qui demande de l’argent ? Il n’a même pas remboursé l’ancien prêt ! — s’emporta Émilie.
— Deux cent mille ?! — la voix d’Émilie trembla, ses yeux s’agrandirent de colère. — Marc, tu t’entends parler ? C’est presque la moitié de nos économies !
Marc tapotait nerveusement le bord de la table du bout des doigts. Le samedi matin, qui devait commencer calmement — café, silence, projets tranquilles — s’était transformé en quelques secondes en champ de bataille.
*
— Émilie, essaie de comprendre… — hésita-t-il. — C’est un projet sérieux. Une boutique d’accessoires. Il a déjà repéré un local, trouvé des fournisseurs.
— Comme la dernière fois ? — Émilie croisa brusquement les bras. — Et celle d’avant ? Tu veux que je te rappelle ce qu’est devenu son site de vente de gadgets ? Et l’atelier de réparation de montres ?
Un silence lourd envahit la cuisine. En sept ans de mariage, Émilie connaissait trop bien cette faiblesse de Marc : son indulgence maladive envers son jeune frère. Marc trouvait toujours des excuses à Lucas. Même quand il était évident que celui-ci profitait simplement de sa gentillesse.
— Lucas fait de son mieux, — finit par dire Marc en détournant le regard. — Il n’a juste pas de chance.
— Pas de chance ?! — Émilie eut un sourire amer. — En trois ans, il nous a emprunté presque un demi-million. De l’argent qu’on aurait pu investir dans les travaux, les vacances, notre avenir !
— Je sais, mais…
— Non, tu ne sais pas ! — Émilie se dirigea vers le calendrier où la date du prochain remboursement du crédit immobilier était entourée en rouge. — On a économisé six ans pour l’apport initial. Et ton frère débarque et prend l’argent comme si on était son distributeur personnel !
Marc soupira et se frotta le front. Ce geste, Émilie le connaissait par cœur : il se sentait coincé entre deux feux. Elle s’adoucit, posa une main sur son épaule.
— Je ne suis pas contre le fait d’aider la famille. Mais qu’il rembourse au moins une fois l’ancien prêt avant d’en demander un nouveau.
*
— Tu as raison, — acquiesça Marc. — Je vais lui parler. Je te le promets.
Émilie secoua simplement la tête. Elle avait déjà entendu ces promesses trop souvent.
Pourtant, quelque chose lui disait que cette fois, tout serait différent.
Et elle ne savait pas si c’était une bonne chose.
Émilie Dubois avait toujours eu l’esprit pratique et analytique. Dans l’entreprise où elle travaillait comme analyste financière, on l’appréciait précisément pour sa capacité à voir la réalité sans illusions. C’est pourquoi, quelques jours plus tard, en consultant le relevé bancaire, elle ne fut pas surprise.
Un virement.
Cent mille.
— Marc Dubois, — dit-elle lentement lorsqu’il rentra du travail. Employer son nom complet n’augurait rien de bon. — Tu n’aurais pas quelque chose à m’expliquer ?
Marc s’immobilisa sur le seuil de la cuisine. Il comprit immédiatement.
— Émilie, je peux tout expliquer…
— Vraiment ? — Elle tourna l’écran de l’ordinateur vers lui. — Alors explique-moi pourquoi tu as viré cent mille euros à ton frère dans mon dos.
— Je ne voulais pas t’énerver, — Marc s’assit prudemment à table. — Ce n’était que la moitié de ce qu’il demandait.
*
— Quelle noblesse, — Émilie referma sèchement l’ordinateur. — On gagne ensemble cet argent. On rembourse ensemble le crédit. Et tu n’as pas le droit de décider seul.
— C’est mon frère… — murmura Marc. — Il a appelé en pleine nuit. Il disait qu’il allait perdre le local.
— Et tu l’as cru ? Encore ? — Émilie s’approcha de la fenêtre. — Quatre cent cinquante mille en trois ans. Maintenant déjà cinq cent cinquante mille. Dis-moi honnêtement : il a rendu ne serait-ce qu’un euro ?
Marc garda le silence.
Le lendemain, Émilie prit l’initiative de rencontrer Lucas elle-même. Sans Marc.
Dans un café bondé, elle étala calmement les documents devant lui.
— Tous les virements. Toutes les sommes. La dette totale : cinq cent cinquante mille. Je veux savoir quand tu comptes rembourser.
— Tu sais bien que les affaires sont instables, — sourit Lucas avec ironie.
— Je le sais, — répondit Émilie en hochant la tête. — C’est pour ça que, désormais, tout sera clair. Pas un euro de plus. Et cette dette, tu la rembourseras selon ce calendrier.
Son sourire s’effaça.
— Tu me menaces ?
— Non. Je ferme simplement la porte.
*
Le soir, Marc s’attendait à une dispute. Mais Émilie était étonnamment calme.
— J’ai parlé à ton frère. La décision est prise.
— Sans moi ? — demanda-t-il d’une voix rauque.
— Comme toi, — répondit-elle. — Sans moi, quand tu as fait le virement.
Marc resta silencieux un long moment. Puis, pour la première fois, il dit :
— Tu as raison.
Un mois plus tard, Lucas cessa d’appeler. Ensuite, il trouva un travail. Il remboursait lentement, difficilement, mais il avait commencé.
Et, dans leur appartement, le calme revint.
Sans virements secrets.
Sans problèmes чужих aux frais de leur couple.
Parfois, pour sauver une famille, il faut cesser de sauver ceux qui refusent de grandir.