— Dégage, pauvresse ! — criait derrière moi ma riche belle-mère.
Elle ne se doutait pas que mon père, millionnaire, avait déjà privé son fils de son héritage…
Claire ne s’est jamais considérée comme pauvre — du moins pas dans le sens humiliant que la famille de son mari donnait à ce mot. Elle n’avait pas de dressing séparé rempli de chaussures Manolo Blahnik et ne passait pas ses vacances d’hiver à siroter des cocktails sur les plages immaculées des Maldives, comme Sophie, la sœur de Luc. En revanche, elle possédait quelque chose qui lui semblait bien plus précieux que l’argent — l’amour. Ou du moins ce sentiment qu’elle prenait pour de l’amour.
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L’histoire de Claire et de Luc a commencé lors de leur dernière année d’université, comme sortie tout droit d’un roman. Lui — favori de la promotion, grand, charismatique, héritier d’une importante entreprise de construction. Elle — une jeune femme calme et intelligente, originaire de la petite ville de Saint-Laurent, arrivée dans la capitale avec une seule valise et le cœur rempli d’espoirs.
Son passé était clair et simple, comme la vue depuis la fenêtre de la maison familiale. Sa mère était morte très tôt, et c’est son père, André Moreau, professeur d’histoire dans un lycée, qui l’avait élevée. Claire se souvenait encore de leur maison paisible à la périphérie de la ville, envahie de lilas, des vieux livres aux pages jaunies et des longues conversations du soir autour d’un thé. Son père lui avait appris l’essentiel : ne pas valoriser la possession, mais l’essence des choses.
— Tout ce clinquant extérieur n’est que de la poussière, ma fille, — lui disait-il souvent. — L’important, c’est d’avoir une colonne vertébrale solide à l’intérieur.
Claire croyait profondément à ces paroles et vivait selon elles. Elle n’avait jamais réclamé quoi que ce soit de superflu à son père, avait intégré l’université grâce à une bourse et travaillait dès la première année afin de ne pas devenir un fardeau pour lui.
Lorsque Luc — le fiancé le plus convoité de l’université — commença à lui témoigner de l’intérêt, Claire eut longtemps du mal à y croire. Il ne l’inondait pas de cadeaux coûteux, mais lui offrait généreusement son temps et son attention : il lui apportait du café chaud à la bibliothèque, se promenait avec elle pendant des heures dans les allées enneigées, écoutait avec intérêt ses récits sur Saint-Laurent. Dans son regard, elle voyait de la sincérité. Il avouait être fatigué du monde artificiel du luxe et des faux-semblants dans lequel il avait grandi, et disait que sa simplicité et son honnêteté étaient pour lui comme une bouffée d’air frais.
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Il la demanda en mariage lors de la soirée de remise des diplômes, s’agenouillant devant des centaines d’étudiants. Submergée de bonheur, Claire répondit « oui », convaincue que leur amour pouvait surmonter tous les obstacles. Elle ignorait encore que l’obstacle nommé Marguerite Dupont — sa future belle-mère — se révélerait presque infranchissable.
La rencontre avec la famille de Luc fut pour Claire une véritable douche froide, balayant instantanément ses illusions romantiques. Leur appartement, situé dans le centre historique de la capitale, ressemblait à un musée ou à une galerie privée : lourds rideaux, meubles anciens, murs ornés de tableaux authentiques d’artistes célèbres. Tout y respirait le statut et la richesse, et Claire, dans sa robe simple, se sentait comme issue d’un monde totalement différent, bien plus modeste.
La mère de Luc, Marguerite Dupont — une femme grande et autoritaire, au visage qui semblait n’avoir jamais connu le sourire — la dévisagea avec une froide supériorité. Le père, Richard Dupont, dirigeant toujours occupé d’un grand groupe de construction, se contenta d’un bref signe de tête avant de replonger dans ses rapports financiers.
— C’est donc vous, Claire ? — demanda Marguerite d’un ton détaché. — Luc a parlé de vous. Vous venez de… quelque petite ville de province ?
— De Saint-Laurent, — répondit calmement mais dignement Claire.
— Ah oui… je ne vois pas. Et que font vos parents ?
— Mon père est professeur d’histoire, aujourd’hui à la retraite. Ma mère est décédée quand j’étais enfant.
Les lèvres fines de Marguerite se pincèrent. Dans son regard, Claire lut sans peine le verdict : orpheline, provinciale, pauvre. À partir de ce moment-là, cette étiquette lui resta collée dans cette famille.
Les premiers mois après le mariage, Claire vivait comme dans un demi-sommeil, tentant de répondre aux exigences incompréhensibles de sa belle-famille. Elle et
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Luc s’installèrent dans un appartement « généreusement » mis à leur disposition par ses parents, ce qui donnait à Marguerite le droit d’y entrer sans prévenir. Elle arrivait comme chez elle, passait un doigt ganté de blanc sur les surfaces et prononçait son verdict :
— Claire, ma chère, qu’est-ce que c’est que cet ordre ? Il y a de la poussière partout. Je comprends que dans ta cambrousse ce soit normal, mais ici, dans la capitale, les standards sont différents. Engage du personnel et ne fais pas honte à notre famille.
Les « cadeaux » étaient particulièrement humiliants. Sophie, la sœur de Luc, lui tendait parfois des sacs avec un sourire moqueur :
— Prends ça. Je ne l’ai porté qu’une fois, mais ce n’est déjà plus à la mode. Ça t’ira — au moins tu auras quelque chose à te mettre pour sortir.
Un jour, Claire n’en put plus.
— Luc, je n’y arrive plus, — dit-elle en retenant ses larmes. — Ta mère a affirmé aujourd’hui que le repas que j’ai préparé ne convenait que pour des animaux. Et elle l’a dit devant la femme de ménage.
Luc soupira lourdement.
— Tu connais maman. Elle a son caractère. Supporte encore un peu. Avec le temps, ça s’arrangera.
À cet instant, quelque chose se brisa silencieusement en Claire. Elle regarda son mari et comprit soudain : il ne la défendrait jamais. Ni maintenant. Ni plus tard.
Et à ce moment-là, elle ignorait encore que tout allait bientôt changer…
À partir de ce soir-là, un mur invisible s’éleva entre eux. Claire continuait de sourire lors des dîners familiaux, répondait poliment, mais se refroidissait peu à peu intérieurement. Elle restait de plus en plus tard au travail, partageait de moins en moins ses pensées avec Luc. Il le remarquait, mais comme toujours, préférait ne pas intervenir.
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Marguerite Dupont, ayant senti sa vulnérabilité, cessa toute retenue.
— Tu dois connaître ta place, — déclara-t-elle un matin au petit-déjeuner. — Luc vient d’une famille aisée. Et toi, tu es ici… par un heureux hasard.
— Je suis ici parce qu’il m’aimait, — répondit calmement Claire.
— L’amour est un luxe pour les pauvres, — répliqua Marguerite avec un sourire glacial.
Quelques jours plus tard, le père de Claire l’appela.
— Ma chérie, nous devons parler. En personne.
Ils se retrouvèrent dans un petit café. André resta silencieux un long moment, puis dit :
— Je ne suis pas exactement celui que tu croyais. Il y a de nombreuses années, j’ai vendu des parts dans une entreprise, puis j’ai investi… Aujourd’hui, j’ai une fortune conséquente. J’ai volontairement vécu modestement. Je voulais que tu grandisses libre de l’argent.
Claire l’écoutait, stupéfaite.
— La majeure partie des actifs est déjà à ton nom, — ajouta-t-il. — Mais à une condition : tu ne dois pas vivre sous la dictée des autres.
Un mois plus tard, Luc rentra à la maison, livide.
— Maman pense que nous devrions vivre séparément pendant un temps… — murmura-t-il. — Elle dit que tu entraves mon avenir.
Marguerite ne chercha même pas à cacher son triomphe.
— Pars, — dit-elle à Claire. — Tu n’es rien ici. Une pauvresse.
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Claire se redressa.
— Très bien. Je partirai.
Elle fit ses valises en une soirée. Luc ne tenta pas de la retenir.
Trois mois passèrent.
Marguerite était assise dans son bureau lorsque le notaire lui remit des documents. L’investisseur principal du groupe retirait son financement. Motif : changement de propriétaire des actifs.
La nouvelle détentrice d’une part significative des actions était Claire Moreau.
Le même jour, Luc apprit qu’il était définitivement privé de son héritage.
Claire se tenait près de la fenêtre de sa nouvelle maison — lumineuse, paisible, achetée non pour le prestige, mais pour la liberté. Son téléphone vibra. Sur l’écran apparut le nom : Marguerite Dupont.
Claire ne répondit pas.
Elle n’était plus une « pauvre provinciale ».
Elle était une femme qui avait choisi elle-même — et qui avait gagné.