— L’appartement et la voiture, on les mettra au nom de maman, dit Julien sans regarder Claire.
Pendant une seconde, tout se brouilla devant ses yeux.
— Julien, enfin ! — soupira Monique avec soulagement. — Je te l’avais bien dit, c’est la solution la plus raisonnable. On ne sait jamais… s’ils divorcent, le patrimoine pourrait partir n’importe où.
Claire resta immobile, les clés serrées dans la main.
Voilà donc comment.
Pas « si », mais quand.
Pas « au cas où », mais d’avance.
Dans la cuisine de son appartement loué, ils étaient assis tous les deux — calmes, sûrs d’eux, installés comme chez eux. Sur la table, des pâtisseries, le thermos de Monique, les chaises déjà déplacées.
Pour Claire, il n’y avait pas de place.
*
Elle entra lentement dans la cuisine. Chaque pas résonnait dans ses tempes.
— Bonjour, dit-elle. — Je dérange ?
— Mais pas du tout, répondit Monique avec un sourire trop appuyé. — On t’attendait justement.
On t’attendait.
Ces mots tombèrent comme un verdict.
— Nous avons décidé de ne pas attendre, poursuivit Monique en s’asseyant plus confortablement. — Pendant que tu étais au travail, Julien a tout calculé. C’est pratique. Toi, tu es organisée, tout est noté, tout est clair.
Claire regarda son mari.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Claire, ne commence pas, dit Julien en se frottant l’arête du nez. — Ce sont juste des chiffres. Des faits.
— Quels faits ?
— Ce que tu as économisé. Ce que tu peux encore apporter. On a refait le budget.
— On ?
— La famille, répondit Monique en hochant la tête.
Un froid lent se répandit dans la poitrine de Claire.
*
— Et quand comptiez-vous m’en parler ?
— Maintenant, répondit Monique calmement. — On ne te cache rien.
Claire posa ses mains sur la table.
— Répétez. Lentement.
— L’appartement sera au nom de maman. La voiture aussi, dit Julien. — C’est plus sûr.
— Et ton argent… c’est une contribution à notre avenir commun.
— À l’avenir de qui ? demanda Claire à voix basse.
— Le nôtre.
— Non, répondit-elle en secouant la tête. — Le vôtre.
Monique se pencha vers elle.
— Claire, tu ne perds rien. De toute façon, tu n’as rien à ton nom.
La phrase fut dite simplement.
Comme un constat banal.
— Répète.
— L’appartement est loué, la voiture n’est pas à toi, les économies faites pendant le mariage sont communes. Il faut les protéger.
— Protéger de qui ? demanda Claire en regardant Julien.
*
Il détourna le regard.
— De la vie.
Le silence s’installa.
— Donc, dit Claire lentement, pendant quatre ans j’ai économisé, travaillé, me suis privée de tout…
— Pour finalement donner mon argent à ta mère et vivre sans aucun droit ?
— Arrête de dramatiser, lança Julien.
— Et vous appelez ça être raisonnables ?
— Je l’ai toujours dit, intervint Monique, — il ne faut jamais tout mettre au nom d’une femme. Aujourd’hui épouse, demain étrangère.
Julien se tut.
Et ce silence disait tout.
Claire retira son alliance et la posa sur la table. Le bruit fut à peine audible.
— Qu’est-ce que tu fais ? demanda Julien.
— Je marque le moment, répondit-elle calmement. — Le moment où j’ai cessé d’être une épouse pour devenir une ressource.
— Et au fait, ajouta Julien froidement, l’argent de ton compte a déjà été transféré.
— Temporairement. Pour éviter que tu fasses n’importe quoi sous le coup de l’émotion.
Claire se figea.
*
— Qu’est-ce que tu viens de dire ?
Monique baissa les yeux.
— C’est moi qui ai demandé, murmura-t-elle. — C’est plus sûr comme ça.
Claire les regarda et comprit une chose :
on l’avait déjà volée.
Calmement. En famille. Sous couvert de protection.
— D’accord, dit-elle.
Elle prit son sac et sortit.
Dehors, Claire tremblait — pas de froid.
De colère. Froide. Lucide.
Le premier appel fut pour la banque.
Le second — pour un avocat.
Quelques heures plus tard, elle le savait : l’argent reviendrait.
Quand elle revint à l’appartement, Julien et Monique étaient dans la cuisine.
— Ne vous inquiétez pas, dit Claire calmement. — Je ne fais que passer.
Elle posa son téléphone sur la table.
— Le virement a été reconnu comme illégal. La procédure de restitution commence demain.
*
— Et ensuite, il y aura une plainte.
— Tu es devenue folle ?! s’écria Julien en se levant.
— Non. Je viens enfin d’y voir clair.
Elle posa un dossier à côté.
— Voici la demande de divorce. Je ne te demande rien.
— Sauf une chose : ne plus jamais décider à ma place de ce qui ne vous appartient pas.
Elle sortit.
L’argent revint au bout de sept semaines.
Sans excuses. Sans explications.
Quelques jours plus tard, Julien appela.
— Claire… maman dit que tu as fait ça exprès…
— Là, c’est toi qui parles, ou elle ? demanda Claire calmement.
Silence.
— Voilà pourquoi nous ne sommes plus une famille.
*
Elle raccrocha.
Il ne rappela plus.
Monique cria à la banque.
Exigea.
Accusa.
Mais l’argent quitta quand même son compte.
Le divorce fut réglé rapidement.
Claire loua un petit studio lumineux. Acheta un lit sur lequel personne ne s’asseyait sans y être invité. Accrocha des rideaux qu’elle avait choisis elle-même — pas « pratiques », mais ceux qu’elle aimait.
Le matin, elle buvait son café près de la fenêtre.
Sans thermos.
Sans « décisions raisonnables ».
Sans mains étrangères dans sa vie.
Et un jour, elle comprit :
elle n’avait rien perdu.
Elle avait simplement cessé d’être commode —
et était devenue libre.