— Tu as décidé de faire la loi ici ? Tu te prends pour qui ?! Dehors ! Tous ! Sortez de chez moi ! — craqua Marianne.
Les mots jaillirent brusquement, presque à sa propre surprise. Un silence pesant s’abattit sur la cuisine.
Hélène Moreau resta figée, le menton relevé, Élise s’immobilisa près de la table, et Denis regarda Marianne comme s’il la voyait pour la première fois.
*
Six mois plus tôt, tout était pourtant différent.
Marianne avait rencontré Denis pour la première fois dans le couloir du bureau — grand, large d’épaules, avec un sourire avenant et une poignée de main assurée. La responsable RH le lui avait présenté comme candidat au poste d’analyste dans son service.
— Vous avez de l’expérience avec les bases de données ? — avait demandé Marianne en parcourant son CV.
— Trois ans chez Technoprom, — avait répondu Denis. — Je peux vous montrer mes projets si vous voulez.
Il s’était révélé être un excellent collaborateur : investi, consciencieux, prêt à rester tard sans rechigner. Marianne se surprenait à attendre leurs échanges après les réunions, ses regards discrets, ses propositions de l’accompagner jusqu’au parking.
Deux mois plus tard, ils s’embrassaient devant son immeuble après une soirée d’entreprise. Quatre mois plus tard, Denis emménageait chez elle.
Le début de leur vie commune avait été presque parfait. Les petits-déjeuners, l’attention, les gestes tendres. L’appartement, autrefois trop grand pour elle seule, s’était rempli de vie.
Puis Élise était arrivée.
— Ma sœur vient passer une semaine à Paris, — avait dit Denis. — Ça ne te dérange pas qu’elle reste chez nous ?
Une semaine devint un mois. Puis deux. Les affaires d’Élise envahirent l’appartement, elle réorganisait le réfrigérateur, invitait des amies sans prévenir, se comportait comme chez elle.
Et ensuite, Hélène Moreau arriva.
*
La mère de Denis s’appropria le canapé, la télécommande et l’espace autour. Les examens médicaux furent vite terminés, mais repartir ne faisait visiblement pas partie de ses projets. Elle cuisinait des plats lourds et gras, lavait tout sans trier, critiquait Marianne et parlait d’elle derrière les murs.
Marianne endurait. Se taisait. Cédait.
Jusqu’au jour où elle rentra plus tôt que prévu.
— Il faudrait acheter un nouveau réfrigérateur, — disait Hélène Moreau. — Celui-ci est trop petit pour quatre personnes.
— De toute façon, c’est aussi son appartement maintenant, — ajouta Élise. — Il vit ici depuis six mois, il a son mot à dire.
Marianne s’était arrêtée sur le seuil.
— Mon appartement ? — demanda-t-elle doucement.
— Denis est l’homme de la maison, — déclara Hélène Moreau avec assurance. — Il a le droit de fixer les règles.
Et Marianne craqua.
— Tu crois pouvoir diriger ici ? Tu n’es rien chez moi ! Sortez tous de mon appartement !
Après ces mots, le silence devint presque assourdissant.
Marianne sentait son corps trembler, mais sa voix, cette fois, ne faiblissait plus.
— Le maître de maison ? — répéta-t-elle lentement en regardant Denis droit dans les yeux. — Tu parles sérieusement ?
*
Il baissa les yeux.
— Marianne… tu interprètes mal. On parlait juste de choses pratiques.
— De choses pratiques ? — sourit-elle amèrement. — Vous parliez de mon appartement, sans moi.
Hélène Moreau eut un ricanement.
— Une famille reste une famille. Nous ne sommes pas des étrangers.
— Si, — répondit calmement Marianne. — Et vous avez oublié où vous êtes.
Elle alla vers l’armoire, en sortit un dossier et le posa sur la table.
— L’appartement est à mon nom. Acheté avant que je connaisse Denis. Il n’y a ni mariage, ni parts, ni droits partagés ici.
Élise plissa les yeux.
— Et alors ? Tu vas nous mettre dehors ?
— Je vous demande de partir, — répondit Marianne. — Dans une semaine.
— Tu es folle ?! — s’écria Hélène Moreau. — Mon état de santé ne me le permet pas !
Marianne regarda Denis.
— C’est ta responsabilité. C’est toi qui les as amenées ici.
Il resta silencieux.
— Je ne te demande pas de choisir entre ta mère et moi, — ajouta-t-elle. — Je te demande simplement de ne pas choisir à mes dépens.
*
Hélène Moreau se leva brusquement.
— Dans ce cas, on fait nos valises. On n’a rien à faire ici.
Denis regardait tour à tour sa mère et Marianne, incapable de faire un pas.
Deux jours plus tard, ils partirent.
Sans cris. Sans adieux. Élise claqua la porte. Hélène Moreau ne se retourna même pas. Denis resta un instant dans l’entrée.
— Je pensais qu’on y arriverait, — murmura-t-il.
— C’était à toi de faire en sorte que ça marche, — répondit Marianne. — Pas à moi de tout porter.
Il partit.
L’appartement se vida d’un coup, douloureusement. Mais quelques jours plus tard, Marianne comprit que le silence ne l’écrasait plus. Il apaisait.
Elle changea les serrures. Remit ses affaires en place. Acheta un plaid lumineux, audacieux — un choix qui ne plaisait qu’à elle.
Un mois plus tard, Denis lui écrivit :
« Comment vas-tu ? »
Marianne lut le message et ferma la conversation.
Car, pour la première fois depuis longtemps, elle connaissait déjà la réponse.